• Appelons-le Laurent. Laurent a une grosse télé scellée au mur. Laurent reçoit 350 chaînes. Il est… C’est sans importance, l’heure, sur la télé de Laurent, ça ne s’arrête jamais. Laurent est vautré sur le canapé, il a les yeux injecté de sang. Sur la table basse, des paquets de chips froissés, ces trucs lyophilisés, on verse l’eau chaude et hop, spaghetti bolognaise, brandade de morue, hachis Parmentier, des canettes, un cendrier déborde, mégots plantés comme des pins calcinés dans une dune sale. Laurent ne s’est ni lavé ni changé depuis deux jours. Pendant les pauses publicitaires, il se ravitaille au Franprix en bas.

    L’écran est divisé en trois fenêtres. Sur la plus grande, à gauche,  le plateau de la chaîne d’informations en continu. Une fille à l’élégance formatée décideurs parle avec conviction. Dans un carreau plus petit à droite, une rue tranquille, quelques voitures de pompiers, et une fille en imperméable, pas maquillée, un micro à la main. Dans le troisième carré, une vue plus lointaine d’un immeuble genre lépreux. En dessous des carreaux, trois minces bandeaux où défilent des nouvelles. Celui du bas parle de météo et de résultats sportifs, mais pas toujours.

    Laurent prend une poignée de chips.

     

    Appelons-le Kévin. Kévin est retranché depuis 30 heures dans l’immeuble lépreux qu’on voit toujours de loin. Il y a une chaîne où l’immeuble est filmé de plus près, mais actuellement elle diffuse un flash publicitaire. Kévin est planqué dans un appartement encerclé des gars en cagoule surarmés qui vous déboîtent une épaule rien qu’en vous souriant. Kevin a tué, froidement, méthodiquement, 7 personnes âgées. Devant une maison de retraite, dans une agence de voyage, dans un salon de coiffure. Il a été identifié par son adresse IP lorsqu’il s’est porté acquéreur d’un déambulateur sur Ebay pour piéger une victime. Kévin est un terroriste. Il fait partie du KGB 60+, (Karchérisation Gérontophobe Banalisée des plus de 60 ans), un mouvement encore mystérieux, qui accuse les seniors d’avoir paupérisé les juniors et qui prône une forme d’euthanasie planifiée. L’immeuble moche qu’on voit sur un des encarts est la ZEP (Zone étudiante prolétarienne) où est confiné Kévin. Kévin a 23 ans, son image traverse parfois l’écran, il porte un t-shirt barré de l’inscription «  20 ans et déjà ruiné ». Ses amis disent qu’il est doux et gentil, et que personne ne pouvait se douter de son endoctrinement par des intégristes jeunistes parmi les plus fanatiques. Kévin dit qu’il mourra pour sa cause, la police, le gouvernement marchent sur des œufs.


    Laurent aussi est retranché depuis 30 heures. 3 fois il a failli aller se coucher, mais il ne peut se résoudre à appuyer sur le bouton rouge de la télécommande… Il zappe d’une chaîne à l’autre, il y a toujours quelque chose d’intéressant, de nouveau. Tout à l’heure, il a appris grâce à un bandeau déroulant que la cagoule sous laquelle Kévin s’était dissimulé pour la fusillade devant l’établissement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) « Les jardins de Cybèle » avait été achetée dans une concession Yamaha le jour même de l’attentat. Parfois, le petit carreau en bas triple de surface, et c’est l’envoyée spéciale, une fille en imperméable et queue de cheval, l’air sérieux des bons élèves, qui brandit son micro au premier plan d’une ambulance. Des invités viennent sur le plateau, des spécialistes, qui disent que, qui approuvent, réfutent, suggèrent. Lorsque Laurent change de chaîne, ils changent aussi, mais pas toujours. Parfois, on entend un coup de feu, enfin, disons un bruit, les discussions sur sa nature et son origine fournissent un carburant qui refont monter la tension.

    10 heures passent… Les positions respectives de Kévin et de Laurent n’ont pas varié. Une vraie guerre de tranchée. L’assaut est toujours imminent. D’ailleurs, on a vu passer un gendarme avec une échelle tout à l’heure, et le ministre de l’intérieur est dans un avion qu’on voit décoller du Bourget dans la fenêtre du bas. Laurent sent confusément qu’il ne se passe cependant pas grand-chose, et ça commence à l’énerver, surtout que personne n’arrive à se mettre d’accord sur cette échelle qu’on a vu passer... Il suppute sur l’état physique du terroriste, se demande pourquoi l’armée ne fonce pas dans le tas. Un flash, c’est la fille de la grand-mère qui a vendu son déambulateur sur Ebay, sans se douter que mamie se jetait dans les griffes du forcené. Les invités se demandent aussi, pour l’échelle, on n’est pas d’accord. Le temps file, l’information se déverse, la télé est un robinet de salle de bains qu’on a oublié de fermer, mais malgré sa fatigue, Laurent sent maintenant qu’on lui ressort la même chose conditionné dans un ordre différent. Il zappe comme un malade, chaînes françaises, chaînes étrangères, une colère sourde teintée d’angoisse monte en lui. Il a trois cent cinquante chaînes, il en sait plus sur Kévin et les techniques d’assaut et les déambulateurs que sur ses propres parents. Soudain Laurent est foudroyé par une révélation : Sous le déluge de phrases, de mots, d’images, il ne se passe RIEN. L’histoire semble ARRETEE, et soudain, Laurent, ça le TERRIFIE.

    Alors, Laurent descend à la cave. Il retrouve les fusils de chasse que lui a légués son père. Il charge le premier qui lui tombe sous la main, saute dans sa vieille Honda, et braque la première armurerie au hasard. Lorsque l’armurier voit débouler ce fou furieux, en caleçon et robe de chambre, façon Big Lebowsky en plus contrarié, il ne moufte pas. Laurent repart avec un véritable arsenal, braque la supérette et oblige l’employé à lui monter trente kilos de Bolino.

    Il rentre chez lui, il s’avise une dernière fois que l’histoire de Kévin ne se dénoue toujours pas, que les mêmes experts passent dire les mêmes choses sur les mêmes chaînes. Le seul fait nouveau, ce sont les bulletins scolaires de CM2 de Kévin, et le témoignage de son professeur de SVT au collège. Mais Laurent ricane. On n’attrape pas des mouches avec du vinaigre. Lui, il veut de l’info, de la vraie, qui vibre et qui palpite. Il veut du MOUVEMENT, il veut du SENS !

    Laurent charge la dizaine de fusils à pompes qu’il a emportés. Il y a un mariage qui sort de l’église, tiens…

    Il dézingue la mariée, emporte la choucroute sur la tête de la belle-mère, le gros truc noir qui se vautre sur les marche, ce n’est pas une vache mais le curé…

    Laurent attend, respiration bloquée. Soudain, sur l’écran, la belle plante tripote son oreillette, fronce les sourcils… Les bandeaux déroulants s’interrompent, reviennent changent de sujet ! Ça y est ! On parle de lui ! Tuerie à la sortie d’une église ! Laurent en remet une couche, la voiture de flics qui déboule sirène hurlante se ramasse une volée de chevrotines…

    Dans sa télé ça s’affole, maintenant. Un nouveau forcené ? Un complice de Kévin ? Le GIGN, le RAID débarquent. Laurent tire les volets, bloque la porte avec le frigidaire, se rassoit dans son salon et pose sa collection de fusils sur la table basse. Enfin, il respire, prépare, avec la mine sereine de l’honnête homme, quelques cocktails Molotov, lève parfois un œil sur sa télé, comme la couturière au coin de l’âtre qui coud paisiblement avec Questions pour un Champion en sourdine…

    Le téléphone sonne. Il ne répond pas, pas encore, décidé à jouir de l’instant présent…

     

    Il a débouché le siphon, l’information se remet à couler, pure et claire, qu’importe son sens pourvu qu’elle coule, que son débit nous emporte et que ses eaux changeantes nous fascinent et nous roulent...

     

     

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  • Mais tu l'as mise où, la clé (2) ?Rien de plus, juste la fameuse photo de la paire de menottes de Clo Clo et Mimi. Du bon vieux metal bleui sûr de sa force...

    Vous apprendrez aussi en dessous que Fiona et John étaient là le 1er février.

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  • Le pont des Arts est recouvert de cadenas. Pas une maille du grillage qui ne soit entrelacée à ces bidules en laiton et métaux divers. Le Pont des Arts est un lieu acceptable de Paris. Rafraîchi par une petite brise, passerelle en vrai bois naturel, entre l’Académie et le Louvre, il y a pire. On peut s’y asseoir, boire des coups entre amis, jeter des sacs poubelles 100 litres remplis de peinture sur les gens qui vous font coucou dans leurs bateaux mouche (« L’île de la cité, qui abrite Notre Dame de Paris… »). Les plus jeunes peuvent plus platement y courtiser la touriste scandinave perdue, l’Argentine désorientée, l’Anglaise un peu saöule…

    Bref, un lieu plaisant.   

    Et toutes les mailles de ce pont sont désormais cadenassées. Cadenas de tous formats, couleurs, genre, à clé, à combinaison, grands, petits, neufs, pas neufs, déjà rouillés…

    Je ne sais d’où vient cette coutume. J’imagine qu’Internet lui le sait. Comme la nature a horreur du vide, le Marché exige qu’une demande non satisfaite soit couverte sans retard par une offre symétrique, un serrurier du coin vend les fameux cadenas, et pour 12€ vous les grave. Il appelle cela « Les Cadenas d’Amour », une drôle d’association. Et c’est une tradition, mon bon monsieur. Une tradition parisienne. On grave son amour, et on l’accroche pour toujours au pont des Arts. A Rome, on lance des pièces, ici on accroche. Je vis depuis longtemps à Paris, mas j’ai la furieuse impression que tout cela est récent. Il y a là un mystère, celui de la naissance des légendes urbaines, qui ne peuvent venir que du seul mercantilisme. Mais ce n’est pas le seul point intéressant dans cette succession de cadenas, qui sont peut-être sept ou huit mille avec leurs noms, gravés, inscrits au marqueur. Il y a des objets étranges. Je passe sur les antivols de bicyclette en plastique, les viriles chaînes de motos, pour m’arrêter à une belle paire de menottes, tout ce qu’il y a de plus sérieuse, avec « Cloclo » d’un coté, «et « Mimi » de l’autre. Qui sont-ils ? Clotilde et Michaël, qui pratiquent l’amour vache dans un club sado maso de Saint Germain des Près ou des Halles ? Le doux et timide Claude, employé aux écritures au ministère de la Culture, et Michel, routier sympa chez Norbert Dentressangle, en voyage de noces ? Des rubans multicolores, aussi, plus ou moins fanés déjà, qui font penser aux moulins à prière des Tibétains. J’ai aussi trouvé une pince à linge…

    Mais il y a autre chose… A arpenter lentement le plancher de bois, cette impression douce et triste de se balader dans les allées d’un cimetière. Des noms, des dates, parfois anciennes. Des Cadenas collectif, la famille Suarez et quatre noms dessous, il en est des cadenas comme des caveaux, certains sont de familles Noms et dates parfois gravés sur de minuscules plaques imitant le marbre. J’ai descendu le pont, je l’ai remonté, de plus en plus mal à l’aise.

    Tous ces petits cadenas mutiques, qui serrent les dents sur leur petit bout de grillage, pendant que sous eux, le fleuve coule, coule…

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  • 13/02, 12h15C'est sympa les blogs, mais ça mène loin... Je m'aperçois d'ailleurs que je suis loin d'avoir fini ces notes sur la compagne de l'auteur, la frustration. Car si l'écriture est son insatiable maîtresse, c'est la frustration qui tient le foyer. ( Je ne parle bien évidemment pas de la frustration légitime de se sentir incompris, ignoré, de vendre moins que cet imbécile de B, etc. Les auteurs sont au-dessus de ces contingences de marchande des quatre saisons, vous le savez si vous avez lu les notes précédentes, etc.).

    Mais bref.

    Lorsqu'on tient un blog ou lorsqu'on en fréquente d'autres, on se fait, comme le sympathique accro de la manette qui joue sur la toile planétaire à dézinguer des Trolls gris homosexuels sur un jeu communautaire, on fait des rencontres, on se fait des ami(e)s virtuels. Ce qui peut conduire à achèter les bouquins d'un certain Laurent Sagalovitsch, inconnu au bataillon jusqu'à il y a quelques semaines, et à se se plonger avec perplexité (Et une compassion toute chrétienne !) dans des histoires remplies de juifs, de tranquilisants, de Canadiens, de canards gelés du coté des Buttes Chaumont, et de Hondas rouges qui démarrent au quart de poil pour aller visiter des rabbins alcooliques. Bref, des trucs invraisemblablement marrants, quoi. 

    Oncques pendant, l'oeuvre en cours, le livre définitif, après lequel on court pour ensuite dire "Ca suffit, moi aussi je veux vivre, regarder Questions pour un Champion, draguer des filles au Bowling, sourire comme un con dans la rue, penser aux vacances, lire David Foenkinos et rire du rire franc et sans arrière pensée du lecteur de David Foenkinos, être heureux, quoi...

    Or donc, avec tout ça, l'oeuvre n'avance pas des masses. 

    Je vais vous dire : Internet n'est pas le meilleur ami de l'auteur (L'alcool non plus, enfin, dans mon cas).

    Je reviens donc vous voir dans cinquante pages, une pile rassurante à ma gauche, un vague espoir que la vie ne sert pas à rien en format A4 à contempler de l'oeil serein du moissonneur qui a bien moissonné le soir au coin de l'âtre fumant. 

    En attendant, voilà une belle photo, sur laquelle le passant pourra méditer, la gare de Ruffec, près d'Angoulème, le rude et austère pays charentais cher au coeur de certain. Ruffec sous la neige, ça vaut bien Vancouver sous la pluie, je parie ! 

     Et ça ne vous empêche pas de venir échanger ici, si vous n'avez rien de mieux à faire (Ce qui serait inquiétant pour vous). 

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